La France à l’heure allemande

26 mars 1976 à Paris, passage à l’heure d’été

Tous les ans à la même période en octobre, la France recule ses montres d’une heure: à III heures du matin, il est II heures et inversement en mars, on avance d’une heure. 

Ce changement est devenu une habitude. Pourtant, si l’on voulait vraiment vivre calés sur le soleil, on retarderait son horloge non pas d’une mais de deux heures. On devrait passer de cinq à sept. Parce que cela fait 73 ans que nous vivons en décalage avec le soleil, à cause des Allemands et… de la SNCF!

Sans doute, avez vous entendu parler de la loi de Godwin, règle empirique définit par l’avocat américain Mike Godwin, notion proche du« reductio ad hitlerum » (« réduction à Hitler ») du philosophe Léo Strauss, et par extension du point Godwin, qui serait le moment où, dans un débat, les adversaires s’injurient ou caricaturent grossièrement les positions de l’autre en faisant allusion à l’Allemagne nazie, toute discussion constructive devenant alors impossible. Rassurez-vous, je ne l’ai point déjà atteint, cet hypothétique point, dès l’introduction de cet article sur le changement d’heure mais les nazis ne sont pas un détail de l’histoire horlogère de la Seconde Guerre mondiale.

Comme aurait souhaité le faire le Führer, s’il vous arrive de traverser la Manche, que ce soit par au dessus ou par en dessous, ou bien à la nage mais c’est une autre paire de manches, vous avez constaté que le fuseau horaire de la France est UTC+1. En langage ordinaire, qu’il est une heure plus tard en France qu’en Angleterre, l’heure de Londres étant désignée comme l’heure universelle. En langage technique, ça donne UTC (Temps Universel Coordonné) ou GMT (Temps Moyen de Greenwich). Pourtant, Paris et Londres ne sont séparés que de deux petits degrés de longitude et le méridien de Greenwich, qui coupe l’Angleterre, traverse aussi tout l’ouest de la France. D’ailleurs, ce décalage horaire n’a pas toujours existé puisqu’avant l’Occupation, la France et l’Angleterre étaient à la même heure.

Suite Française scène 1

Dans Suite Française, film de 2014 récemment rediffusé, on voit dès l’arrivée des troupes allemandes dans le village, un soldat allemand perché sur son blindé changer l’heure sur la façade d’un immeuble comme nous venons de le faire ce week-end, puis un officier de la Wehrmacht modifier d’autorité l’heure dans la maison bourgeoise où il occupe – décidemment! – une chambre réquisitionnée.  

Suite Française scène 2

Lorsque les troupes allemandes occupent la France en juin 1940, nous sommes alors à l’heure d’été (GMT+1), en vigueur en France entre mars et octobre comme on le pratiquait depuis 1923. Le reste de l’année, la France est à GMT 0.

Sauf qu’à Berlin, il est une heure plus tard et que les Allemands qui arrivent en France ne comptent pas bouleverser leurs habitudes: «La première chose qu’ils font, dans la première demi-journée, c’est de changer l’heure», explique l’historienne Cécile Desprairies, auteure de L’héritage de Vichy, ces 100 mesures toujours en vigueur, parmi lesquelles on compte encore l’accouchement sous X, la fête du Travail, la cantine d’entreprise, le sport au bac, les comités d’entreprise, la médecine du travail, le certificat prénuptial, le salaire minimum, l’Ordre des médecins, etc.                                              

Y a-t il meilleur moyen de marquer, et son territoire et les esprits, que d’imposer son propre rythme à une nation? Que d’être le maître de ses horloges? 

«Le couvre-feu sonne à dix heures du soir, il fait encore très clair, puisque c’est l’heure allemande, à laquelle nous avons mis nos montres dès notre arrivée, et qu’elle avance d’une heure sur notre ancienne heure d’été. Voici les jours les plus longs de l’année.»  témoigne un prisonnier français

Entrefilet paru dans le journal du Morbihan Le Phare, le 4 août 1940. 

Dans tous les territoires occupés, on avance donc ses aiguilles d’une heure, de GMT+1 à GMT+2, pour passer à l’heure d’été allemande puisqu’outre-Rhin, on change aussi d’heure deux fois par an. La France se retrouve donc «à l’heure allemande».

Au début de l’Occupation, la France se retrouve donc scindée en deux par la ligne de démarcation, mais aussi par le décalage horaire: Paris en zone occupée a une heure d’avance sur Vichy en zone dite libre. Ce qui pose quelques problèmes à la SNCF, les trains venant de la zone non-occupée continuent de circuler avec une heure de retard dans la zone occupée, les trains venant de la zone occupée continuent d’attendre une heure supplémentaire à la ligne de démarcation, tout cela bien entendu bouleversant les correspondances.

Pour mettre fin aux problèmes de retard, c’est donc la toute jeune SNCF qui propose au gouvernement de Vichy de s’aligner lui aussi sur l’heure allemande. Un décret du 16 février 1941 avance l’heure légale de deux heures dans les territoires non-occupés, d’une heure dans les territoires occupés. En termes alphanumériques, cela veut dire que l’ensemble de la France passe à GMT+2. L’alternance entre les heures allemandes d’hiver et d’été continue ensuite pendant toute la durée de la guerre.

Notons que la France n’est pas le seul pays à avoir changé son heure légale pendant la Seconde Guerre mondiale: l’Angleterre nous a suivi pendant la guerre, mais a fait marche arrière après la Libération. En 1940, les Pays-Bas ont eux aussi dû avancer leur montre, de 40 minutes pour s’aligner sur son envahissant voisin. Suite à l’invasion nippone, la Malaisie a été contrainte d’avancer ses horloges d’une heure et demie en 1942.

Franco rencontre Hitler à Hendaye 23 octobre 1940

Le cas le plus semblable au nôtre est celui de l’Espagne, qui avance d’une heure sous Franco en 1942 pour s’aligner sur l’Allemagne, quasiment la seule concession accordée par El Caudillo. En septembre 2013, le pays a d’ailleurs fait part de son envie de repasser à l’heure anglaise. Puisque l’Espagne n’est pas en retard sur nous en matière de Comité Théodule, ils ont créé une pimpante Commission Nationale pour la Rationalisation des Horaires, dont le Président a affirmé sans rire que ce décalage horaire nuit à l’économie du pays et mine la santé des Espagnols, qui ne dorment pas assez la nuit et sont obligés de faire la sieste le jour. En somme, ils sont obligés par Hitler et Franco de faire un somme. Le gouvernement de Mariano Rajoy avait promis de s’intéresser à la question. À la bonne heure! Mais le jour, le mois ou l’année, on ne les connaît pas.

A la Libération, un décret prévoit que l’heure d’été, ou «heure allemande», ou GMT+2, va être supprimée en deux temps, mais pas en deux temps trois mouvements. La France repasse d’abord à GMT +1 toute l’année, et envisage de repasser plus tard à GMT. Mais un deuxième décret annule cette étape, pour des raisons que nous ignorons. Comme l’explique Cécile Desprairies, notre spécialiste de Vichy «c’était un peu le bazar. Peut-être que c’était par souci d’économie, parce qu’il y avait le pays à reconstruire».

En 1976, le président Valéry Giscard d’Estaing, né le 02/02/1926, à 21h30 heure allemande, dans la ville de Koblenz occupée par nos troupes laquelle vivait donc à l’heure française, rétablit l’heure d’été (GMT+2) afin de réduire la consommation énergétique du pays suite à la première crise pétrolière. «Ça a été très mal vécu, raconte Cécile Desprairies. Il y a presque 40 ans, ceux qui avaient connu l’Occupation étaient encore jeunes, ça a provoqué un véritable tollé.» Pourtant ce choix permettra aussi de bénéficier du radio pilotage des réveils et horloges depuis Francfort

Cette expression rentrera dans le langage courant au point de fournir le titre du premier roman de l’écrivain et futur critique de cinéma Jean-Louis Bory, Mon village à l’heure allemande, prix Goncourt 1946. La parution de ce roman et son titre ont établi l’expression « à l’heure allemande » dans le langage quotidien mais aussi universitaire pour définir la vie quotidienne française sous l’occupation allemande durant la Seconde Guerre mondiale, si bien qu’elle squatte les titres d’ouvrages sur l’Occupation.

Paradoxalement, le prix Goncourt sera, littéralement et littérairement, mortel pour l’adorable et sensible Bory qui ne réussira jamais à en assumer l’énorme succès, avec ses 300 000 exemplaires vendus, ses ouvrages ultérieurs ne rencontrant pas le même accueil .« Ce n’est pas tout d’avoir le prix Goncourt, le tout c’est de se le faire pardonner, et je vous assure que c’est assez coton » citation de Jean Louis Bory qui se suicide par arme à feu, peu après, le 11 Juin 1979. 

En résumé, pour être plus clair: de 1940 à 1945, la France vivait à moitié puis entièrement à l’heure allemande; de 1945 à 1976, elle était à l’heure allemande l’hiver, mais pas l’été. Depuis 1976, nous sommes à nouveau entièrement à l’heure allemande, été comme hiver.

               L’HEURE EST POLITIQUE et POLITIQUE DE L’HEURE                                          Les fuseaux horaires et changements d’heures sont des leviers de politiques intérieure et extérieure puissants, qu’on peut modifier pour différentes raisons. 

Déjà en 1917, les occupants d’outre-rhin l’avait compris pour la Belgique et les territoires français envahis. Une Bruxelloise témoigna dans l’entre deux guerres: Parmi les vexations qu’ils nous firent subir, nos despotes nous imposèrent l’heure allemande. Nous ne l’adoptâmes jamais. Néanmoins à Bruxelles, les horloges publiques devaient l’indiquer. Cette mesure inspira une petite chanson où il était dit qu’en avançant l’heure, l’ennemi ne parviendrait qu’à hâter d’une heure le moment de notre victoire ! 

Le fuseau horaire peut aussi être un enjeu de cohésion nationale, en particulier pour les pays les plus « larges » sur une planisphère. La Russie, par exemple, couvre 11 fuseaux horaires. Mais elle a brièvement tenté d’en supprimer deux pour passer à 9 fuseaux horaires. En 2010, le président Medvedev pensait ainsi rapprocher les Russes, mais il a  surtout provoqué une vague de mécontentement. D’où un retour aux 11 fuseaux horaires et à l’heure d’hiver permanente en 2014 sous Poutine.

Situation inverse en Inde ou en Chine, où malgré l’étendue de leurs immenses territoires, tout le monde est sur le même fuseau horaire. Pour la Chine c’est GMT 8 alors que le pays est étalé sur 5 fuseaux. Pour les chinois les plus à l’ouest, le soleil se lève et se couche donc cinq heures plus tard que pour ceux de l’est. Le continent indien comprend 270 langues maternelles, dont 122 langues importantes, quand la Chine parle officiellement le mandarin avec 850 millions de locuteurs, mais doit aussi composer avec le wu, le cantonais, le min, le jin, le xiang, le hakka, le gan, le hui et le ping. Voulez-vous vraiment rajouter à ce melting pot linguistique la complexité des fuseaux horaires ou opter, comme le Yuan ou la Roupie, pour une monnaie et un horaire unifiés qui simplifient les échanges intérieurs? 

L’Australie a coupé la poire en cinq entre unité du territoire et « heure ressentie » par les habitants: le pays s’étale sur trois fuseaux horaires mais avec des décalages réduits entre chaque « tranche » : GMT 8 à l’ouest, GMT 9,5 au centre, GMT 10 à l’est. Les terribles incendies, qui ont frappés le pays des koalas, trouvent probablement leurs origines dans les cerveaux ou les calculettes qui se sont enflammés en cherchant à estimer le décalage horaire d’une région à l’autre en base 60 avec des distances exprimées en système impérial à base de pieds et de pouces, en tenant compte des deux états du sud-est du continent qui pratiquent l’heure d’été et pas les trois autres.

Techniquement deux territoires ne sont sur aucun fuseau horaire ou plutôt sur tous et pour cause: l’Antarctique et l’Arctique qui sont situés aux pôles. Cela ne les empêche pas d’être partagés entre différents pays, qui eux ont des heures bien précises. Traditionnellement, les stations scientifiques font au plus simple, surtout au plus vital, puisqu’elles se calent sur le fuseau horaire de leur base de ravitaillement et pas celle de la mère patrie. Ainsi la base américaine Amundsen-Scott applique l’heure de la station McMurdo, sur le fuseau horaire de la Nouvelle-Zélande à GMT +12 et pas celle de son pays d’origine, les États-Unis à GMT-8 soit 20 heures de décalage avec les USA .

Les fuseaux ont beaucoup varié en Corée , le pays du matin calme, ou censé l’être. En 1905, les Japonais colonisent la Grande Corée et lui impose sa propre heure en 1912 « Les impérialistes japonais occupaient notre pays avec leurs militaires et ont pillé notre territoire et nos biens, et aussi commis le crime de changer l’heure standard dans notre pays » 

La partition de la Corée en deux entités antagonistes ne va pas simplifier la donne. En 1954, la Corée du Sud change d’heure pour marquer sa rupture avec le Japon, se retrouvant donc en décalage avec le Nord, mais revient sur sa décision sept ans plus tard en 1961 se trouvant donc de nouveau raccord avec son remuant voisin du Nord. 

En 2015 pour marquer le 70e anniversaire de la libération de la péninsule coréenne du règne colonial japonais, la Corée du Nord adopte la nouvelle « heure de Pyongyang » qui est donc l’ancienne heure coréenne mais plus celle de la Corée du Sud. Vous suivez toujours? Bonne nouvelle pour ceux qui commencent à vaciller: les coréens ne pratiquent pas les changements d’heures d’été ou d’hiver.

Mais Kim Jong-Un a dit qu’il avait trouvé « déchirant » de voir, lors d’un sommet bilatéral, deux horloges murales qui donnaient deux heures différentes, celle du Sud et celle du Nord, sans rappeler que c’était de son fait si les heures différaient de nouveau depuis trois ans.

En Corée du Nord, tout dépend du dirigeant suprême Kim Jong-Un, qui entre autres titres ronflants est grand successeur de la cause révolutionnaire, chef remarquable du parti et du peuple, génie des génies, Maréchal de la République populaire démocratique et commandant suprême de l’Armée mais aussi Grand soleil du XXIe siècle: il est donc l’heure lui-même et décide des fuseaux horaires, évidemment.

En conséquence le Nord change encore d’heure en 2018 pour s’aligner avec le Sud, et le Japon par la même occasion, qui vivent sur le même fuseau horaire: 9 heures de plus que l’horaire du Méridien de Greenwich, près de trois ans après avoir imposé ce décalage, justement pour prendre de la distance avec l’heure japonaise « impérialiste ». Un geste symbolique mais pas anodin assurément.

boutique horloger à Séoul en 2016

Cela a ressemblé à un passage de l’heure d’hiver à l’heure d’été, mais les Nord-Coréens ne devront a priori le faire qu’une seule fois: à Pyongyang tout le monde a fait avancer sa montre d’une demi-heure, pour passer à l’heure de Séoul. C’est l’une des mesures symboliques du régime nord-coréen, même s’il paraît ironique de parler de régime avec le dodu Kim Jong-Un. Signes de bonne volonté comme la fin des haut-parleurs dressés de part et d’autre de la frontière, qui diffusaient à tue-tête et constamment la propagande des deux camps pour convaincre les lapins, seuls occupants de la zone frontière démilitarisée.

Si les potentats nord-coréens sont en retard politiquement, ils ne perdent pas le Nord et doivent être bien bien à l’heure. Selon le décompte de la très pointilleuse et fiable Fédération de l’Industrie Horlogère Suisse qui se base sur les bordereaux d’exportation, l’entourage du père du Grand Leader, le fort regretté et regrettable Kim Jon-il, lui avait acheté pas moins de 94 montres à l’occasion de son 70ème et dernier anniversaire. Un nombre modeste par rapport à 2009 avec ses 662 montres et 449 montres en 2008 précise le quotidien sud-coréen The Korean Times, mais en général papa dictateur apparaissait poignet nu.

Son fils, bien plus show off , s’affiche avec autant de somptueuses montres suisses qu’un général coréen peut accrocher de médailles sur son uniforme. 

Diversifications professionnelles des horlogers

Nous avons pris l’habitude de ce couplage professionnel entre horlogerie et bijouterie, même s’il s’agit de deux métiers très spécifiques et bien distincts, au point qu’il convient parfois de se poser la question si votre commerçant est plus horloger que bijoutier ou inversement. De nos jours, il convient de s’assurer qu’il n’est pas un simple revendeur et changeur de piles de montres qui envoie ses réparations dans un atelier extérieur.                                                   

En fait de duos, il s’agissait souvent d’un triptyque qui s’égrainait dans ce sens: Horlogerie Bijouterie Joaillerie, que rejoignait souvent l’Orfèvrerie, jusqu’à ce que les Arts de la Table disparaissent des préoccupations et du goût des Français.
De ce trio d’inséparables, Jaz a tiré le nom de son entrée de gamme composée de quelques réveils et pendules basiques: HorBiJo composé de l’acronyme d’Horloger Bijoutier Joaillier.
Cette diversification professionnelle est si ancienne, et de loin la plus fréquente, que l’on a tendance à les rendre inséparables et dire horloger-bijoutier comme on dit boulanger-pâtissier, toutefois elle n’est pas la seule diversification possible et cet article va vous montrer qu’il y en a eu d’étranges, voire d’absolument incongrues .

                                  LA   PHOTOGRAPHIE 

La photographie est une des plus anciennes diversifications des horlogers, pour la simple et bonne raison que son invention et surtout sa vulgarisation commerciale est très antérieures aux autres produits qu’ils diffuseront ultérieurement, comme les phonos ou les vélos. Les horlogers ont toujours fait preuve d’une opportunité de bon aloi en fonction du progrès industriel et des opportunités commerciales pour augmenter leur chiffre d’affaires.
Au temps des portraits carte-de-visite ou portrait-carte, soit vers 1860/1880, certains horlogers cumulaient les deux professions pourtant techniquement bien éloignées.
Plus rares sont les horlogers qui ont maintenu cette activité complémentaire au XX° siècle.

Quand on évoque un horloger photographe, les érudits pensent immédiatement au célèbre horloger toulousain, du 63 de la rue de la Pomme, Georges Ancely 1847+1919, au centre sur la photo, dont l’immense fond photographique est un témoignage incontournable de la fin du XIX° en Occitanie mais il ne rentre pas dans notre catégorie. La fortune professionnelle de cette famille d’horlogers et de châtelains, le tenait à l’écart de tout besoin de polyvalence et la photographie était pour lui un art, pas du tout un métier.

Arliaud réalisait des photos, en plus de ses autres activités, mais c’est un des rares horlogers à déclarer vendre des appareils photos et des sonnettes électriques.

La taille disproportionnée des enseignes pour les pellicules photographiques Kodak’s ou Lumière rendent un peu ridicule la petite plaque émaillé Jaz première version vers 1925.

Si les horlogers abandonnent rapidement l’activité de photographe, ils seront nombreux à vendre des pellicules photos que l’on trouvait par ailleurs dans bien d’autres commerces, surtout en zones touristiques. Pour celui-ci, il n’est pas évident de deviner de loin qu’il est aussi horloger, tant les publicités de pellicules sont envahissantes

OPTIQUE    LUNETTERIE

Si cette diversification vers l’optique a disparu de nos jours, elle a été très courante à la fin XIX°début XX°, et semble assez naturelle comme à Morez, la ville jurassienne des clous, des horloges et des lunettes, dont le célèbre opticien Henri Lissac restera maire de 1908 à 1931. Rappelons que Lissac, avant d’opter pour l’optique, était lui-même horloger. 

La maison « à la rose d’or », d’Ermont en Seine et Oise, affiche clairement son activité d’optique, dont on peut se demander s’il s’agit d’une activité principale ou secondaire en rapport avec son grand œil dans la vitrine et l’inscription blanche sur la vitre. La plaque émaillée Jaz atteste qu’on est vers 1925, période à laquelle les opticiens commencent à prendre leur indépendance, comme LISSAC, maison fondée comme Jaz en 1919, et monteront en puissance pour diffuser les lunettes de Morez qui est la patrie des montures en métal, tandis qu’Oyonnax sera la grand spécialiste des lunettes en plastique.                                           

Cette photographie n’est pas très démonstrative en matière de cycles, ou de lunetterie, en revanche sa qualité est telle qu’elle permet les agrandissements, ci-après, qui montrent comme rarement les détails d’un commerce d’horlogerie du début du XX° siècle.
Thermomètres suspendus et cartes postales de la commune: Bouzy près d’Epernay
Gros réveils à cloches au sommet et goussets à profusion: aucune montre bracelet.

Les exemples d’horlogers qui adoptent l’optique sont légions, notre article sur le fameux John BULL , horloger à Bedford , démontre qu’outre manche cette option semblait également monnaie courante   

Cette boutique dans la ville wallonne d’Eupen, une des rares communes germanophones de Belgique justifiant ces enseignes bilingues, est probablement un des derniers commerces à cumuler les deux activités d’opticien et d’horloger.

                                                   CYCLES

Si cette horlogerie bijouterie de Jugon les Lacs, également lunetterie comme en témoignent ces binocles en enseigne, aligne une belle file de vélos, il ne s’agit pas des véhicules de sa clientèle mais de cycles à vendre. Le monde de l’horlogerie n’est pas si étranger à celui des cycles puisqu’on retrouve des horlogers à plusieurs étapes de leur invention. En 1834, l’horloger Julien-Benjamin Roussel est le premier à vouloir faire mouvoir un vélocipède à l’aide d’une transmission par chaîne sans fin. Il en dépose le brevet le 8 avril 1835 sous le titre de « voiture marchant par le moyen d’une mécanique mue à bras d’hommes ». Sans doute beaucoup trop lourd pour être utilisé sur route, mais l’idée est là et il reste le premier véhicule à transmission par chaîne jamais construit.

André GUILMET, 1827+1892, l’horloger réputé pour ses extravagantes et prestigieuses pendules « industrielles » figurant des phares, des bateaux, des phares, des sous-marins, des marteaux-pilons de forges, des casques de plongée, des machines à vapeur, etc, était également mécanicien.

Bicyclette dite de Meyer-Guilmet par André Guilmet et Eugène Meyer. Cycle à transmission par chaîne.

Guilmet fit construire un vélocipède dont les pédales situées dans la position centrale, était en liaison avec une chaîne qui transmettait le mouvement à la roue arrière comme nos vélos contemporains.

Pour autant, si les horlogers se font marchands de cycles, c’est qu’ils sont habiles de leurs mains et capables de réparer les pannes et assurer les réglages les plus courants mais surtout parce que ce moyen de locomotion est nouveau au début du XX° siècle. Clément et Cie devient le plus important constructeur de cycles en France en 1886; Les bicyclettes commencent à être produites en grande quantité, sont désormais fabriquées de manière industrielle et mécanisée et deviennent accessibles aux couches populaires qui peuvent s’en procurer sans trop d’efforts; la Manufacture des Armes et Cycles de Saint Etienne, futur Manufrance , tient avec ses Hirondelles une place prépondérante dans la diffusion des vélos par le truchement des premières ventes par correspondance.

Néanmoins, les ventes de vélos sont si importantes que cela laisse une bonne place aux horlogers,  même ceux qui n’ont guère de place pour stocker. Reconnaissons que la présence à la vente de vélos chez un horloger bijoutier paraîtrait de nos jours pour le moins déplacée et ridicule.

Les crevaisons étaient alors monnaie courante en raison de l’état précaire des routes et des clous de fer à cheval ou de sabots en bois ferrés qui jonchaient les voies. Dans ce cas l’horloger assumait un service de proximité que la Manufacture de Saint Etienne ne pouvait assurer. Probablement les horlogers vendaient ils plus de pneus que de vélos et assuraient ils beaucoup de réparations. D’ailleurs ce qui amène son immense fortune au constructeur Adolphe Clément- Bayard, serrurier de formation, ce ne sont pas les cycles, même s’il dépasse le chiffres d’affaires de Peugeot en 1890, c’est la licence Dunlop. Au bord de la Meuse, à Mézières, il construit la superbe et fameuse usine dénommée La Macérienne qui produit des pièces détachées pour ces cycles et fait face à une statue du Chevalier Bayard, libérateur de la ville. Devenu constructeur automobile, il obtient d’accoler ce prestigieux patronyme au sien qu’il apposera fièrement sur ses voitures et ses dirigeables mais rien n’aurait été possible sans les pneus, consommables qui lui apporteront, comme aux horlogers, des revenus constants.

On notera les pavés qui permettent de tenir la pose à une période où les temps de pause des plaques photographiques étaient importants.
Cet horloger bijoutier avec sa belle plaque émaillée Jaz, malgré l’étroitesse de sa boutique, vendait également des cycles et des machines à coudre faisant cohabiter Jaz Classic et phares automobiles à acétylène.

MACHINES À COUDRE 

La fabrication des machines à coudre françaises était déjà florissante sous le Second Empire avec des marques comme Peugeot, Hurtu, Journaux Leblond, Reimann, etc.

Néanmoins, le début XX° voit l’avènement de l’usine Singer de Clydebank construite en Ecosse, la plus importante usine de machines à coudre au monde. La marque vend alors plus d’un million de machines dans le monde en 1903. La tour Singer de New York était en 1906 le plus grand building du monde donnant une idée de l’importance de ce marché qui était donc à saisir pour les horlogers.

La carte postale montre deux machines à coudre sur le trottoir; il est probable qu’il s’agisse d’une mise en scène publicitaire organisée par le photographe puisque les intempéries sont incompatibles avec la fragilité des boiseries des machines.
New-Home était une fameuse marque américaine de machine à coudre.
Cette affiche présente pour nous un double intérêt; celui d’être amusante mais surtout elle précise clairement dans la dernière ligne du bas que les marchands de machines à coudre souhaitaient être distribués par des horlogers bijoutiers.
On trouve encore quatre machines sur le trottoir, et autant de vélos, probablement pour gagner de la place et attirer le chaland.
Encore le tandem machines à coudre et vélos auquel s’ajoutent la literie et la chapellerie.

                                    PHONOGRAPHES

Boutique Debray-Parmentier à Amiens: deux enseignes montres Oméga, une enseigne lumineuse LIP, deux panneaux LIP contre la façade, deux petites pancartes LIP, Phono Pathé peint sur la façade, etc, etc… Quand trop de publicité tue la publicité.

Beaucoup plus que le vélo, l’invention du phonographe doit énormément à un horloger, Henri LIORET à qui nous consacrerons prochainement un article. Horloger et fils d’horloger morétain, il est paradoxalement moins connu que les deux Charles, Cros et Pathé, bien qu’il occupe une place prépondérante dans l’essor du phonographe à la fin du XIX°. Issu de l’Ecole d’Horlogerie de Besançon, il est l’inventeur, entre autres, des cylindres en celluloïd pour phonographe qu’il développe à l’origine pour faire parler les fameuses poupées Jumeau; Toutefois il appliquera aussi ses talents dans son domaine d’origine, où il réussit avec brio puisqu’en 1890 son atelier d’horlogerie de la rue de Turbigo emploie une soixantaine de collaborateurs.

En 1878, un autre horloger, nommé Hardy, a lui aussi contribué à améliorer les phonographes en les dotant d’un mouvement mécanique qui rendaient égaux  les mouvements de répétitions et de réception afin que le phono chante juste.

Derrière notre horloger ce ne sont pas des réveils ronds qui tapissent son stand de foire mais des cylindres pour phonographes.
On notera qu’il ne vend que des phonos mais se revendique ouvertement comme horloger.
Sa veuve cumulera, elle aussi, les activités les plus diverses, où les phonos gardent une belle place.

                                             RADIO TSF  

Avec la TSF, nous constatons encore un exemple d’adaptation des horlogers aux progrès techniques, puisque certains d’entre eux vont accompagner l’évolution de cette technologie depuis le temps où cet acronyme ne signifiaient encore que Télégraphie Sans Fil jusqu’à celui de Transmission Sans Fil. Il faut effectivement distinguer la diffusion qui permet à un émetteur d’être capté simultanément par l’ensemble des récepteurs existant à l’intérieur d’une certaine zone de la liaison dit point à point, du type du téléphone, où chaque usager peut devenir, à sa guise émetteur ou récepteur. Cette dernière a précédé la radio diffusion, si bien que l’on trouve quelques rares photographies d’horlogers affichant les trois lettres TSF, alors que les émissions radio diffusées n’existaient pas encore: il s’agissait alors de Télégraphie Sans Fil puis de Téléphonie Sans Fil avant d’aboutir à la Transmission Sans Fil.
Autre exemple de lien entre la TSF et l’horlogerie; cette superbe horloge lumineuse Oméga que la prestigieuse Maison Kirby Beard & Cie a édifié face à sa boutique du 5 rue Auber. D’une hauteur de 3,80 mètres, éclairées de 820 ampoules, sa précision est contrôlée toutes les demi-minutes par liaison TSF.

Tout comme le phonographe, la TSF doit beaucoup à un horloger: Abel GODY qui s’installe à Amboise en 1912. Passionné de Transmission Sans Fil, il crée ses premiers postes dans son arrière boutique, tout seul, comme d’autres passionnés de cette époque qui bricolaient des appareils avec bobines et lampes apparentes. Outre ses propres avancées technologiques, Gody marque sa différence en créant des boîtes en belle ébénisterie pour habiller les postes, ce qui commence à lui assurer un certain succès local, brutalement interrompu par la Première Guerre. Mais il peut mettre sa mobilisation à profit puisqu’il est intégré au Génie Militaire, comme la Tour Eiffel qui est sauvé de sa démolition programmée par son utilisation comme antenne de TSF pour l’armée. Au retour de la guerre, il fonde ses usines à Amboise pour vendre ses TSF « habillées » de la bourgeoisie aux maisons royales et connaître un succès mondial bien loin de sa petite échoppe d’horloger bijoutier.

MIROITERIE  GLACES 

La vente de glaces est une des diversifications qui nous a étonné au cours de notre enquête et pour laquelle nous n’avons pas d’explication rationnelle, si ce n’est le passage à partir du milieu du XIX° du miroir à la feuille d’étain et au mercure aux miroirs argentés en verre. Ce processus d’argenture permit la fabrication en masse des miroirs et rendit leurs prix abordables.
Nous avons trouvé plusieurs horlogers qui se sont transformés en miroitiers.

ARMES ET MUNITIONS 

Les exemples de cette activité annexe sont peu nombreux, pourtant les bijoutiers seront, hélas, plus tard amenés à s’armer pour leur propre défense. Néanmoins il semble qu’il y a eu une certaine porosité entre les deux métiers en raison de leur technicité mécanique commune, ainsi le père du célèbre miniaturiste Jean Henri Benner était armurier horloger à Mulhouse au XIX° .

En fin la TSF a été une source de revenus complémentaires pour bien des horlogers 

DIVERSIFICATIONS HORS NORMES

Rien de véritablement étrange dans la diversification, qui ressemble à de la dispersion , du Grand Bazar Cabanel, qui porte bien son nom, si ce n’est son aspect tous azimuts puisqu’outre le classique assemblage de l’horlogerie de la bijouterie et de l’orfèvrerie, on ajoute les contrats d’assurances, la mercerie, les jouets et les chaussures, la vaisselle, les parapluies, les couronnes mortuaires en perles de verre, les landaus, les bagages et enfin les cartes postales: ces dernières sont une des grandes nouveautés du début du siècle précédent et vivront un âge d’or jusqu’en 1918.

Les petits éditeurs de cartes postales seront souvent des horlogers qui, déjà à la fin du XIX°, étaient parfois photographes comme nous l’avons vu plus haut.

 

Au début du XIX°, les dents de Waterloo étaient l’usage en matière de prothèses. Issues des soldats morts sur le champ de bataille de Waterloo, le 18 juin 1815, les dents étaient arrachées, commercialisées et utilisées pour la fabrication de dentiers connus sous le nom de « Waterloo teeth ».            

Les dents humaines ont été utilisées jusqu’en 1860, et ne seront remplacées qu’ultérieurement par des dents en porcelaine, puis par l’ébonite mais en parallèle l’or dentaire reste très répandu et celui-ci était travaillé par les orfèvres joailliers ce qui explique cette diversification « naturelle ». 

Assurément une deuxième activité pour le moment inhabituelle pour un horloger que celle de tenancier de débit de boissons. D’autant que nous savons par son acte de mariage que Jean Baptiste Erouart lorsqu’il épouse Euphrasie Renaud, ménagère de profession, se déclare, alors qu’il n’a que 22 ans, comme horloger et fils de Henri Erouart, lui-même déjà horloger. Nous avions l’exemple de Bousquet l’Horloger de Roubaix qui offrait un café à ses clients et l’affichait en façade mais en faire un deuxième métier est une toute autre paire de manches .

Aussi étrange que cela paraisse Erouart n’est pas le seul horloger cafetier comme la maison Berthaux , à La Gacilly dans le Morbihan, même si les deux activités sont nettement séparées, son Café du Commerce ceinturant son horlogerie qui commercialisait cycles, machines à coudre et armes, comme tant d’autres.
Dans les Côtes du Nord à Collinée, ses deux fenêtres flanquées de volets font office de vitrines côté rue.
côté cour, on trouve une vitrine plus classique
Plus tard celui-ci fait refaire sa façade afin de mieux afficher ses activités qui comprennent un café et la vente d’huiles moteurs.
Il n’est pas certain que l’Horlogerie Bijouterie Mollé a longtemps cohabité avec le Café des Sports , il semble que celui-ci l’a finalement remplacé.
Vesoul rue Carnot, à gauche cohabitation très inusitée entre un salon de coiffure et une horlogerie alors qu’un autre coiffeur occupe le trottoir d’en face.
Il apparaît nettement sur cette carte postale que le nom, et même le prénom, sont les mêmes sur la vitrine de l’horloger et du coiffeur, sans que l’on puisse imaginer aisément le passage d’une profession à l’autre.

ÉVOLUTION DES COMMERCES D’HORLOGERIE 

La maison Valliot-Giraudel, J. Mas gendre ne comportait à l’origine qu’une vitrine et faisait l’optique en plus de l’horlogerie.
Lorsque la boutique triple de volume, on conserve l’optique et l’on ajoute baromètres et statues dans les vitrines; il est évident que la taille des boutiques influent sur le type d’activités.

Consultez notre rubrique des horlogers affiliés pour y retrouver différents types d’horlogeries bijouteries et leurs propres diversifications 

Les premiers horlogers, réparateurs /revendeurs, apparaissent lors de l’industrialisation de l’horlogerie et la diffusion de masses des carillons puis des réveils, soit à la charnière du XIX° et du XX°, occupant souvent de petites boutiques, voire toutes petites.
Une porte vitrée et deux étroites vitrines sont la configuration la plus courante des horlogers.
La vitrine est parfois à peine plus large que la porte.
Cette toute petite boutique, aux vitrines plus étroites que la porte, nous offre un petit clin d’oeil parce que sa propriétaire se nomme Gaultier et arbore une coupe de cheveux à la garçonne si chère au vibrionnant couturier Jean-Paul Gaultier, lequel ne renierait peut être pas ses étranges chaussures, disons baroques.

La vitrine de droite contient des réveils dont au moins sept sont coiffés de surmontoirs Jaz. Sa coupe de cheveux, popularisée à la fin des années 1920 par Louise Brooks dans le film Loulou, est tout à fait contemporaine de la mode des cavaliers à accrocher sur les bélières des réveils.

Le personnel se résume souvent au seul patron horloger.
A Saint Pourçain l’horloger Durin n’a même pas de vitrine.
L’horloger Péraud à Blois lui ne dispose même pas d’un pas de porte, puisqu’il est à l’étage, et que visiblement il a fortement intérêt à y rester, au moins en octobre 1907.

La profession de réparateur en horlogerie peut se contenter d’un espace extrêmement restreint pour s’exercer. La mobilité de ces micro-commerces permettait de suivre les foires très fréquentées à l’époque, le commerçant pouvaient même effectuer quelques petites ventes d’horlogerie. 

Quel contraste avec le 12 boulevard des Capucines, en lieu et place du magasin Old England où votre serviteur allait acheter ses gants en pécari dans sa jeunesse lointaine. Bucherer propose à Paris la plus exceptionnelle vitrine horlogère du monde sur trois étages, couvrant 2200 m2 d’exposition  avec 23 marques de montres, quelques pendules et de rares réveils. Bucherer offre à cette adresse le plus vaste choix au monde de montres Rolex avec plus de 1300 modèles disponibles.   

Jusqu’à présent le record, reconnu au Guinness World Records Book , était détenu par le superstore horloger de Tourneau sur la 57° rue à New-York et ses 1400 m2 de surface.
Record battu par Tourneau lui-même en 2005, avec l’ouverture du Tourneau Time Dome de Las Vegas et ses 1 580 m2, record que Bucherer vient donc d’atomiser à Paris avec les 2200 m2. Toutefois la compétition n’a plus de sens puisque Bucherer a racheté Tourneau en 2018 mais on y trouve ni cycles, ni vélos, ni machines à coudre.