Reading Time par Christophe B. Steiner anthropologue 2019

Lors de la publication de notre article sur le photographe Seydou Keita, nous avons été contacté par l’historien de l’art Christophe B. Steiner afin d’identifier un Jaz et par ricochet une TSF sur une photographie de ce célèbre artiste malien.

Une correspondance chaleureuse s’en est suivi et il nous a généreusement accordé de publier sa participation à l’ouvrage collectif universitaire paru en 2019  EXOTIC NO MORE Anthropology for the Contemporary World , University of Chicago Press, 713 pages, dont il assure le 18° chapitre , consacré au temps où Jazlebontemps est évoqué. Nous lui exprimons notre reconnaissance et notre admiration pour l’ensemble de son oeuvre.

Christopher B. Steiner BA, MA, de l’Université Johns Hopkins et MA, Ph.D.de l’Université Harvard, siège au conseil d’administration du Lyman Allyn Art Museum, ainsi qu’au conseil consultatif du Florence Griswold Museum et du Fairfield University Art Museum. Il est auteur, entre autres, de l’ouvrage primé African Art in Transit.

Il enseigne une gamme de cours interdisciplinaires en histoire de l’art, anthropologie et études muséales. Ses cours couvrent des sujets comme les arts traditionnels et contemporains de l’Afrique, sur la représentation visuelle de la race et de l’identité ethnique dans l’art et le cinéma, sur l’histoire des musées, sur l’art kitsch, sur l’histoire et la pratique de la  photographie.

Nous vous proposons ci-après une traduction/interprétation résumée de son intervention, pour ceux qui ne sont pas parfaitement anglophone. Elle est titrée READING TIME que l’on peut traduire par TEMPS DE LECTURE.

Ceux qui veulent en savoir plus consulteront le chapitre XVIII, qui est reproduit dans son intégralité et dans sa version originale, à la fin de cet article.page 338 Steiner établit d’abord un parallèle audacieux, mais finalement évident, entre les rappeurs des années 80 qui portaient des horloges autour du cou et les mélanésiens qui arboraient des réveils en guise de percing au début du XX° siècle.

Exemple illustré par une extraordinaire photo prise par un anthropologue missionnaire,  le Révérend George Brown en 1902 et un réveil Ansonia, conservé au Musée National d’Anthropologie d’Osaka qui avait servi à cet usage, lui aussi. [NDLR : d’ailleurs son format a été largement exagéré dans l’autobiographie du missionnaire méthodiste; la taille donnée de 13 pouces soit 33 cm est celle d’une horloge murale, alors qu’il fait au maximum la taille d’un Jaz Classic soit 12,5 cm, ce qui est déjà énorme pour un tunnel d’oreille ]. Brown avait une affection particulière envers les Salomoniens, qu’il admirait même, en revanche il méprisait les Mélanésiens supposés paresseux, arriérés dont il n’aimait pas les modifications corporelles. Ce n’est donc pas sans ironie qu’il avait photographié ce contraste entre ce réveil symbole de modernité, de chronométrage, de travail structuré et son porteur « sauvage »qui l’avait détourné en percing.

L’Horloge qui disparaît fait référence à deux photographies extraites de l’oeuvre monumentale du célèbre photographe ethnologue américain Edward Sheriff Curtis (1868+1952 ) aux 50.000 prises de vue sur verre sur les amérindiens. Lequel a une démarche très différente du missionnaire méthodiste. Il veut décrire une civilisation en train de disparaître, telle qu’il l’a fantasme: allant jusqu’à fournir des tenues emplumées aux indiens et faisant disparaître les signes de modernités de ses clichés a posteriori.page 346Ainsi sur cette plaque originale de 1909, on aperçoit, entre Little Plume et Yellow Kidney, une horloge avec bélière. Le fait que celle-ci soit exposée dans sa boîte démontre qu’il s’agit sans doute d’un marqueur social plutôt que d’une horloge utilisée selon sa fonction première. page 347Laquelle a été soigneusement gommée dans son ouvrage publié en 1911. Bien que Curtis n’a laissé aucune trace de la raison pour laquelle il a enlevé l’horloge de l’image publiée, on peut seulement imaginer qu’il l’a fait dans un effort pour préserver sa mythologie d’un authentique indigène intact, en fait déjà disparu. En supprimant cette pendule, il bannit le temps de l’image et, en fin de compte, cela lui permet de nier leur contemporanéité avec le spectateur de la photographie.

Cette horloge ne représente pas seulement la prolifération produits manufacturés dans les communautés amérindiennes par le début du vingtième siècle, il signifie aussi une période dans l’histoire du monde lorsque le temps lui-même est devenu une marchandise dans le contexte du capitalisme industriel. page 348Avec ironie et sagacité, Steiner fait remarquer que la Société d’horlogerie Ingraham Co, du Connecticut sort l’année suivante en 1912, un réveil INDIAN qui a connu un succès énorme aux Etats Unis. L’horloge « indienne » est donc un exemple idéal de l’argument de l’anthropologue Renato Rosaldo, en 1989, dans sa création de l’expression « nostalgie impérialiste » pour se référer à ce phénomène paradoxal dans lequel les gens pleurent ce qu’ils ont eux-mêmes détruit ou profondément transformé. seydou_keita_jazNous vous invitons à lire ou relire notre article sur Seydou Keïta , le célèbre photographe malien; à l’inverse des photos coloniales évoquées plus haut, qui insistaient souvent sur la nudité, dont le public potentiel était le colonisateur, Keïta faisait ses photos pour ses clients, traitant d’égal à égal avec eux et cherchant à les valoriser en leur prêtant costumes et accessoires modernes, soit l’antithèse de la démarche de Curtis avec les amérindiens. Dans ce portrait non daté, probablement du début au milieu des années 1950, Keïta photographie dans son studio un jeune homme élégant, chaussures en cuir brun et montre-bracelet fine au poignet. Il se penche avec confiance vers la caméra et regarde directement dans l’objectif, repose son bras droit sur une grande TSF en bakélite.page 353Posée sur le dessus de la radio, comme un mât totémique pour les fétiches d’objets désirés, un grand OBLIC, avec ce paradoxe que si la radio date de 1946, le Jaz est d’avant guerre. Toutefois cela permettait au photographe et à ses sujets de s’aligner sur les valeurs culturelles françaises et leur nouveau statut de classe dans une culture urbaine  puisqu’il s’agissait pour la plupart de maliens ayant récemment migré vers la ville,  arrivant à Bamako en quête de revenus , d’ascension sociale à l’européenne et d’un désir de participer à la promesse de la prospérité coloniale française. Steiner fait remarqué que sa main gauche semble régler la radio , pouvant signifier : voyez , je suis branché !

Le dernier exemple mérite quelques préambules pour des lecteurs européens concernant les deux protagonistes, à savoir : James Luna et William Benson.Benson Cette photo de 1936 représentant William Benson (Pomo, 1862–1937) célèbre vannier de la tribu des Pomo, tout américain cultivé, ne serait ce qu’un peu, la connaît. panier PomoLes paniers qu’il confectionnait avec son épouse, sont considérés comme les plus raffinés de cette civilisation et sont exposés dans tous les grands musées ethnographiques. Les grands collectionneurs se sont rués sur ces vanneries qui représentaient les derniers exemples authentiques de la vannerie Pomo. Sauf que l’on a découvert un peu tard, qu’au delà de leur talent indéniable, le couple de vanniers n’était qu’à moitié indien, chacun ayant un père anglo-américain et que les paniers n’étaient peut être pas si « véritables ».

James Luna Artifact Piece
James Luna Artifact Piece

L’autre intervenant de la fin du chapitre est James Luna 1950+2018, artiste amérindien hors normes, performer réputé outre atlantique pour son humour et sa théâtralité; Luna s’était par exemple exposé lui-même dans une vitrine avec des étiquettes décrivant ses cicatrices.James-LunaPrenez une photo avec un vrai indien ( 1991-1993) est une autre performance qui est à mettre en perspective avec les photos de Curtis, sans besoin d’être plus explicitée.page 357Il fallait ces petites mises à jour en civilisation américaine pour comprendre la photo de gauche, où James Luna singe Willian Benson ayant remplacé le panier Pomo par une horloge murale blanche. La juxtaposition visuelle que Luna nous propose, dans ce diptyque des Apparitions 2 de 2010,  invite le spectateur à regarder la photographie du célèbre tisseur de paniers Pomo de façon plus critique. Ses créations n’étaient pas issues d’une tradition si ininterrompue qu’annoncée malgré leurs prix devenus stratosphériques . Peut-être que l’horloge de Luna indique que Time is money, l’horloge devenant une métaphore de la tradition « intemporelle » de l’art Pomo. Le tee-shirt de Benson, caché par la pendule, représente un portrait d’Elvis Presley avec la légende que l’on aperçoit sur son bas ventre : I’m dead, faisant référence à la thèse de survivance du King. James Luna semble dessiner un parallèle ironique entre le mythe de l’« Indien en voie de disparition » et des théories conspirationnistes? Comment peut-on concilier l’absurdité des théories répandues, telle que celle d’un Elvis toujours vivant, tout en niant la contemporanéité des Amérindiens et de leurs cultures?

CONCLUSION de Steiner subtilement titrée CLOCKING OUT:  Bien que chaque image de cet essai a été sélectionnée parce qu’elle comprend la présence, ou l’absence, d’une horloge, la signification et la valeur de l’horloge dans chaque l’image est significativement différente. Dans le cas du Révérend George Brown, la présence de l’horloge signale une intrusion extraterrestre dans l’espace physique du sujet et son monde social. Dans ce cas l’horloge sert à fournir une mesure « scientifique » de la modification corporelle et surtout souligner la différence structurelle entre le « sauvage » et le « civilisé ». Contrairement au révérend, Edward Curtis n’a pas inséré la technologie moderne dans sa photographie. Au contraire, il a effacé la présence de l’horloge et ainsi nié l’existence de la technologie moderne dans ce qu’il a imaginé comme étant un « authentique » monde amérindien non corrompu par l’influence extérieure. Contrairement aux deux premiers exemples, qui montrent comment un missionnaire britannique et un photographe américain ont respectivement utilisé une horloge mécanique pour définir la nature de leur rencontre avec les peuples indigènes, les deux derniers exemples illustrent le pouvoir du sujet photographique à réaffirmer le contrôle sur sa propre représentation.

Dans le cas de la photographie de Seydou Keïta d’un jeune homme dans son studio photographique, la mise en forme de la scène a probablement été entièrement dirigé par le portraitiste. La tenue sophistiquée du modèle et sa sélection d’icônes technologiques utilisées, [ telle qu’un Jaz Oblic NDLR], comme accessoires de studio animent son désir d’embrasser la modernité cosmopolite. Dans la mesure où le portrait de Seydou Keïta représente un désir de se positionner dans le monde de la modernité matérialiste, c’est aussi un geste de défiance, un refus d’être représenté comme sujet colonial. Apparitions 2 du diptyque de James Luna représente également un acte de défiance. La dissimilarité évidente entre les objets tenus par William Benson et James Luna – un traditionnel panier tissé à la main d’une part et une horloge d’usine produite en série d’autre part  -peut inviter à une réponse initiale qui met l’accent sur le progrès et l’évolution. Mais le message, de la différence et du changement, est immédiatement coupé par la similitude frappante entre les deux hommes : leur posture, leur expression  et même la similitude étonnante de leurs visages moustachus. Ils pourraient être frères. En jumelant ces deux images, il faut considérer si Luna nous invite à réévaluer de façon critique le rapport entre tradition et modernité, authenticité et inauthenticité, passé et présent.

L’un des défis pour l’anthropologie de nos jours est de réexaminer l’héritage de son propre passé et de développer le dépôt d’images qui constituent un sédiment permanent des connaissances archivistiques, répartis dans les strates de l’histoire de la discipline. Tandis que le caractère de base de la photographie elle-même, a été définie par l’hypothèse de son rendu précis, mécanique et impersonnel de la « réalité », réalité et fiction, objectivité et subjectivité, réalisme et fantaisie.

L’étude de la photographie dans l’histoire de l’anthropologie est habituellement compartimentée dans la sous-discipline de l’anthropologie « visuelle ». Par définition,
l’étude du visuel suppose que le sujet de l’enquête est intrinsèquement visible pour
l’œil observateur. Pourtant, je dirais que les points d’analyse les plus importants qui ressortent de cette enquête sur les photographies d’horloge ne sont pas les traces de
la culture visuelle et visible, mais plutôt les éléments invisibles et cachés juste sous la surface de l’analyse visuelle et de l’observation. Comme les mécanismes internes de l’horloge elle-même, qui fonctionnent en arrière-plan derrière le cadran, chacune des quatre photographies analysées ci-dessus ne peut être comprise qu’en analysant ce qui n’est pas représenté dans l’image : ses motivations et ses désirs.

[NDLR : Nous ne pouvons qu’adhérer et admirer cette conclusion et comparaison horlogère de Christopher Steiner , sur la relecture qu’il faut faire d’une photographie qui comme une horloge cache derrière son cadran une mécanique qu’il faut analyser et comprendre. Cette volonté d’aller au delà des apparences, ne pas se laisser abuser par une photographie supposée être le summum de la « réalité », est notre démarche depuis l’origine dans les articles d’analyse de Jazlebontemps ]page 338page 339page 340page 341page 342page 343page 344page 345page 346page 347page 348page 349page 350page 351page 352page 353page 354page 355page 356page 357page 358page 359page 360page 361page 362

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